Le Papalagui , de Erich Scheurmann

Publié le par investigatestory

 

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LA PRESENTATION DE L'EDITEUR :

Touiavii, le chef de la Tribu de Tiavéa, a observé de près cet être étrange qu'est le Papalagui (l'homme occidental blanc) et en dresse un portrait plus éclairé que ne pourrait le faire un ethnologue :


- le Papalagui étouffe son corps avec des peaux lourdes et serrées qui le privent de soleil .
- le Papalagui vit dans des coffres de pierre empilés, séparés par des fentes bruyantes et grises .
- le Papalagui est obsédé par le métal rond et le papier lourd qui régissent toute sa vie .
- le Papalagui a inventé un objet qui compte le temps ; depuis il court sans cesse derrière.


Le Papalagui a développé bien d'autres maladies et comportements absurdes. Alors le sage Touiavii, qui vit dans les îles Samoa, aimerait bien que son peuple ne devienne pas comme le Papalagui, ce curieux homme blanc qui vit en Europe.

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  Touiavii chef samoan narrateur du livre le papalagui édité en 1920

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Erich Scheurmann , écrivain , artiste et voyageur 

 

A propos du papalagui et de son rapport au temps :

« C’est une chose embrouillée que je n’ai jamais vraiment complètement comprise, parce que cela m’ennuie de réfléchir plus longtemps que nécessaire à ces choses aussi puériles. Mais c’est une connaissance très importante pour le Papalagui. Les hommes, les femmes et même les enfants qui tiennent à peine sur les jambes, portent dans le pagne une petite machine plate et ronde sur laquelle ils peuvent lire le temps. Soit elle est attachée à une grosse chaîne métallique et pend autour du cou, soit elle est serrée autour du poignet avec une bande de cuir. Cette lecture du temps n’est pas facile. On y exerce les enfants en leur tenant la machine près de l’oreille pour leur faire plaisir.

Ces machines, que l’on porte facilement sur le plat de deux doigts, ressemblent dans leur ventre aux machines qui sont dans les ventre des bateaux, que vous connaissez tous. Mais il y a aussi de grandes et lourdes machines à temps à l’intérieur des huttes, ou sur les plus hautes façades pour qu’on puisse les voir de loin. Et quand une tranche de temps est passée, de petits doigts le montrent sur la face externe de la machine et en même temps elle se met à crier, un esprit cogne contre le fer dans son coeur. Oui, un puissant grondement s’élève dans une ville européenne quand une tranche de temps s’est écoulée.

Quand ce bruit du temps retentit, le Papalagui se plaint: Oh! là! là! encore une heure de passée!” Et il fait le plus souvent une triste figure, comme un homme portant un lourd chagrin, alors qu’aussitôt une heure toute fraîche s’approche. Je n’ai jamais compris cela, si ce n’est en supposant qu’il s’agit d’une grave maladie. Le Papalagui se plaint de cette façon: ”Le temps me manque!... Le temps galope comme un cheval!... Laissez-moi encore un peu de temps!...”

En Europe, il n’y a que peu de gens qui ont véritablement le temps. Peut-être pas du tout. C’est pourquoi ils courent presque tous, traversant la vie comme une flèche. Presque tous regardent le sol en marchant et balancent haut les bras pour avancer le plus vite possible. Quand on les arrête, ils s’écrient de mauvaise humeur: ”Pourquoi faut-il que tu me déranges? Je n’ai pas le temps, et toi, regarde comme tu perds le tien!” Ils se comportent comme si celui qui va vite était plus digne et plus brave que celui qui va lentement.

Le Papalagui oriente toue son énergie et toutes ses pensées vers cette question: comment rendre le temps le plus dense possible? Il utilise l’eau, le feu, l’orage et les éclairs du ciel pour retenir le temps. Il met des roues de fer sous ses pieds et donne des ailes à ses paroles, pour avoir plus de temps. Et dans quel but tous ces grands efforts?

Que fait le Papalagui avec son temps? Je n’ai jamais découvert la vérité, bien qu’il parle sans cesse et gesticule comme si le Grand-Esprit l’avait invité à un fono. Je crois que le temps lui échappe comme un serpent dans une main mouillée, justement parce qu’il le retient trop. Il ne le laisse pas venir à lui. Il le poursuit toujours, les mains tendues, sans lui accorder jamais la détente nécessaire pour s’étendre au soleil. Le temps doit toujours être très près, en traint de parler ou de lui chanter un air. Mais le temps est calme et paisible, il aime le repos et il aime s’étendre de tout son long sur la natte. Le Papalagui n’a pas reconnu le temps, il ne le comprend pas et c’est pour cela qu’il le maltraite avec ses coutumes de barbare.

Mes chers frères, nous ne nous sommes jamais plaints du temps, nous l’avons aimé comme il venait, nous n’avons jamais couru après lui, nous n’avons jamais voulu le trancher ni l’épaissir. Jamais il ne devint pour nous une charge ni une contrainte.

Que s’avance celui d’entre nous qui n’a pas le temps! Chacun de nous a le temps en abondance, et en est content; nous n’avons pas besoin de plus de temps que nous en avons, et nous en avons assez. Nous savons que nous parvenons toujours assez tôt à notre destination, et que le Grand-Esprit nous appelle quand il veut, même si nous ne connaissons pas le nombre de nos lunes.

Nous devons libérer de sa folie ce pauvre Papalagui perdu , nous devons l’aider à retrouver son temps. Il faut mettre en pièces pour lui sa petite machine à temps ronde, et lui annoncer que du lever au coucher du soleil, il y a plus de temps que l’homme en aura jamais besoin. »

 

 

Les passages savoureux sur le rapport à l'argent , l'urbanisme , le travail et l'école valent aussi le détour . L'auteur à imaginé le voyage de Touiavii en Europe sur la base des conversations qu'il eût avec les habitants des mers du sud .


La propriété : 

 Que pensez vous mes frères , d'un homme qui a une hutte assez grande pour tout un village de Samoa et n'offre pas au voyageur son toit pour une nuit ?  Que pensez vous d'un homme qui tient dans sa main un régime de bananes et ne donne pas un seul fruit à l'affamé qui lui en demande ? Je vois la colère dans vos yeux et le grand mépris sur vos lèvres . Et bien voilà , c'est la façon d'agir continuelle  du Papalagui .

Le cinéma : 

Assis sans bouger sur son siège de bois , il fixe le mur raide et lisse , sur lequel rien ne vit qu'une lueur trompeuse , qu'un magicien projette par une étroite fente depuis le mur opposé, et dans cette lueur n'est vécue qu'une vie artificielle . Ces images fausses et sans vie réelle , procurent une grande jouissance au Papalagui . Dans cette pièce sombre il peut , sans honte et sans que les autres voient son regard , s'immerger dans une vie illusoire . Le pauvre peut jouer au riche , le riche au pauvre , le malade peut s'imaginer en bonne santé , le faible se croire fort. Chacun peut ici dans l'obscurité absorber les images pour vivre dans une vie factice ce qu'il ne vivra jamais dans sa vie réelle .

Les journaux : 

Les journaux te racontent tout . Cela semble bien et agréable , mais ce n'est qu'une illusion .Si tu rencontres ton frère et que chacun d'entre vous a déjà mis la tête dans les milles papiers , vous n'avez plus rien de nouveau ni de spécial à partager l'un avec l'autre , chacun ayant la même chose dans la tête , vous vous taisez ou vous ne faites que répéter ce qu'on dit les journaux .

...

Il voudrait faire toutes les têtes des hommes sur le même modèle : sa tête à lui . Et il réussit . Si le matin tu lis les milles papiers , tu sais à midi ce que chaque Papaplagui trimballe dans sa tête et ce qu'il pense .

L'argent :

Parle à un européen du dieu de l'amour , il fait la moue et sourit . Il sourit de la naïveté de ta pensée . Mais tends lui un morceau de métal rond et brillant ou un grand papier pesant , aussitôt ses yeux s'éclairent et beaucoup de salive se pose sur ses lèvres . L'argent est son amour , l'argent est son idole .

Sans argent en Europe tu es un homme sans tête , un homme sans membres . Tu n'es rien . Tu dois avoir de l'argent . Tu as besoin de l'argent comme de manger , de boire et de dormir . Plus tu as de l'argent meilleur est ton existence .

Le travail :

En Europe la moitié des gens doivent beaucoup travailler et se salir , pendant que l'autre moitié travaille peu ou pas du tout , une moitié n'a pas le temps de s'asseoir au soleil l'autre en a beaucoup .

...

Il y a en Europe plus d'être humains dont le visage est gris comme la cendre , que de palmiers sur nos îles , parce qu'ils ne connaissent aucun plaisir dans leur travail , que la profession consomme tout les désirs ... C'est pour cela qu'une haine brulante habite les travailleurs ... Et chacun compare sa profession à celle des autres avec envie et jalousie .



 

 

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